Bonsoir à tous!
Je sais, j'avais dit que je posterai hier, mais même en me couchant à 2h, je n'ai pas eu le temps de finir (j'étais fraîche au lever, je vous l'dis!). Et vu que j'y ai passé encore plusieurs heures aujourd'hui, c'était pari impossible pour hier. Si ça peut me faire pardonner, c'est un long chapitre.
Bonne lecture!
L'annonce de la grossesse de Louis fut comme une bouffée d'air frais et de renouveau au sein de la petite troupe. Tout le monde semblait avoir repris des couleurs et du poil de la bête et la journée s'annonçait sous de bonnes hospices. Pour la première fois depuis de longs jours, les trois compères avaient un petit sourire aux lèvres. Et les yeux du druide brillaient encore plus fortement que d'habitude. Face à la si petite réaction de celui ci, Louis eut la quasi certitude qu'il était déjà au courant. Peut être même était il venu les retrouver uniquement pour cela. Après tout, comment aurait-il pu mettre son enfant au monde en étant en fuite et sans assistance?
Le chemin vers Rakjav commença donc sous de bons hospices. Mais une fois arrivés en ville, les regards furent rapidement suspicieux. En effet, ils passaient difficilement inaperçus avec deux enfants en bas age, un vieil homme qui sifflotait des chansons paillardes un grand sourire aux lèvres et un cheval chargé de toutes sortes de denrées. Sans compter que malgré leurs tentatives, ils n'avaient pas pu trouver de quoi se laver tous les jours. Après seulement quelques achats il fut décidé à l'unanimité de séparer le groupe pour être d'une part plus discret et d'autre part plus rapide. La population commençait à parler de plus en plus sur leur passage et si le lien avec Mésancourt n'avait pas été encore fait, il semblait que ce n'était plus qu'une question de temps. La liste des provisions qui avait été faite la veille fut coupée en deux, la bourse fut partagée et un point de rendez vous fut donné. Lothaire et Suzanne s'en furent de leur côté avec Hecto tandis que Louis gardait précieusement son fils collé contre son cœur aux côtés du vieux druide.
Louis ne savait pas vraiment si il devait être rassuré d'être aux côtés du druide. Il n'avait aucun doute sur ses capacités médicinales et il avait été plus que reconnaissant de l'aide qu'il lui avait jadis apporté, mais il lui semblait qu'en situation de fuite, il pouvait réellement devenir un frein. Il était non seulement très peu discret dans son habillage et son accoutrement mais il parlait aussi à voix fort, discutant avec qui croisait sa route sans se préoccuper des conséquences directes ou indirectes que cela pouvait avoir. Sans parler que les discussions, la plupart du temps à sens unique, portait sur des sujets plus loufoques les uns que les autres. Louis entendit ainsi parler des jonquilles, des ratons laveurs et des bréquos... Il ne savait même pas ce qu'était réellement des bréquos ni si cela existait réellement et au vu des regards effarés des interlocuteurs du druide, ils ne devaient pas connaître non plus. Louis commençait à douter sérieusement de la santé mentale du vieil homme et pourtant il gardait ancré en lui cette confiance qui s'était diffusée dans ces veines à leur toute première rencontre. Sans savoir réellement pourquoi, il était persuadé qu'Ernest avait encore quelques tours bien cachés sous sa longue barbe. Et alors que le vieil homme abordait un énième marchand pour lui parler des méfaits des émissaires espagnols dans leurs colonies, Louis secoua doucement la tête un petit sourire aux lèvres et souffla un « vieux fou » amusé.
Le jeune homme fut ramené à la réalité par son fils qui, lasse d'attendre une distraction avait pris son visage pour nouveau terrain de jeu et s'amusait à y passer ses mains en pétrissant tout ce qu'il avait à portée. Louis se dirigea alors à son tour vers le marchand et s'excusa auprès de lui pour les paroles du druide avant de lui demander la nourriture dont il avait besoin. Le marchand sembla plus qu'heureux de trouver une raison de s'éloigner légèrement du druide et s'empressa de servir Louis tout en le dévorant du regard. Louis eut la désagréable pensée que dans le pire des cas, il pourrait sans aucun doute gagner sa vie en vendant son corps. Un frisson de dégoût et d'horreur lui traversa l'échine et il serra les poings. Jamais! Lorsque le marchand lui lança une énième œillade, Louis lui montra ostensiblement son alliance et le marchand sembla se refroidir, se contentant de répondre à ses demandes en grommelant. C'est avec un immense soulagement que louis s'éloigna de l'échoppe pour passer à la suivante. Le temps passait rapidement et Louis avait l'impression qu'il n'arriverait jamais au bout. Les marchands étaient plus que lent à le servir, lui proposant toujours plusieurs choix, devant aller chercher au fond de leurs réserves et tout cela, sans jamais se presser. Louis sentait le danger s'approcher et se mit à penser qu'ils faisaient tous exprès de le ralentir pour permettre aux gardes d'arriver avant leur départ. Et le comportement du druide qui se faisait plus silencieux et plus attentif au fur et à mesure que la journée passait n'aidait en rien à le détendre. Il se fustigea mentalement pour sa paranoïa et tenta de ne pas hurler de frustration quand la vendeuse en face de lui lui sortit six sortes de chandails pour enfants différents.
-Ecoutez, donnez moi les deux plus chauds que vous avez, cela ira très bien. Ce n'est pas pour une cérémonie quelconque, c'est juste pour se protéger du froid.
Le femme, pourtant pas très vieille, resta quelques secondes silencieuses, clignant bêtement des yeux à plusieurs reprises puis se dirigea vers le fond de son échoppe d'un pas trainants et reprit d'une voix tout aussi trainante.
-Il fallait le dire... dans ce cas là, je peux vous proposer ces modèles...
Et elle revint avec dix autres chandails. Louis sentit ses oreilles le chauffer et il serra le poing, se passant en boucle qu'il n'était pas digne de lui de frapper une femme. Il finit par payer quatre chandails pour les garçons et s'éloigna enfin avec la tentation grandissante de gifler la première personne qu'il croiserait. Heureusement il n'en fit rien et constata avec plaisir qu'il n'avait plus qu'une chose de marquer sur sa liste. Il était temps, la journée était déjà bien entamée et ils avaient pris du retard. Louis espérait que Lothaire et Suzanne s'en sortent mieux que lui. Il s'approcha de la dernière échoppe et tenta de calmer l'angoisse qui grossissait en lui.
-Bonjour, monsieur.
Le marchand se tourna vers lui et Louis sentit un frisson de terreur le parcourir de la tête au pied.
-Bonjour messieurs. Que puis-je pour vous?
Louis mit quelques secondes avant de reprendre sa respiration. Il fallait à tout pris qu'il se calme, la laideur des traits du vieil homme était certes terriblement repoussante, mais il n'y avait pas de quoi s'angoisser de la sorte. Louis se rendit compte que le marchand attendait toujours sa réponse.
-Euh... il me faudrait des couvertures je vous prie. Les plus grandes et les plus épaisses que vous ayez.
Le marchand resta un instant silencieux, le fixant de son seul œil valide puis l'invita à le suivre.
-J'ai beaucoup de choix, il vaudrait mieux que vous puissiez choisir vous même. Veuillez me suivre.
A nouveau un vent de panique s'empara de Louis, lui donnant envie de fuir très vite et très lion de cette ville où l'atmosphère était étouffante et où, il en était sûr, personne n'était son allié. Malheureusement, il n'avait pas le choix. Les couvertures que François leur avait fourni n'étaient absolument pas suffisantes pour traverser les montagnes et ils ne pouvaient pas se permettre de s'en passer sous peine de quoi ils mourraient de froid là haut.
Louis déglutit et avança d'un pas avant de faire volte face et de tendre son fils vers le druide. Celui-ci s'accrocha à son col et commença à chouiner. Louis sentit son estomac se contracter. Il n'était pas le seul à sentir les choses s'envenimer. Il savait maintenant qu'il devait suivre son instinct lorsque celui-ci l'avertissait d'un danger. Mais les couvertures étaient capitales pour leur survie et ils étaient dans la dernière ville avant l'ascension du pic. Il croisa les yeux du druide qui tint contre lui le petit garçon. Contrairement à quelques heures auparavant, ils étaient on ne peut plus sérieux et étrangement apaisants.
-Ayez confiance jeune Louis...
Louis hocha la tête d'un mouvement bref.
-Je fais le plus vite possible.
-Je n'en doute pas, je vous attends. répondit le druide de sa voix tranquille.
Et Louis se sentit en sécurité, grâce aux paroles d'un vieillard.
Il suivit le marchand qui sembla grimacer légèrement en constatant que Henri restait à l'extérieur, mais il ne fit aucun commentaire et l'entraina vers la cave de l'échoppe. Louis tentait de réguler sa respiration. Ce n'était parce que l'homme avait un air patibulaire qu'il était forcément méchant. On lui avait apprit à ne pas juger sur l'apparence des gens et il s'efforçait de respecter ce concept. L'idée fugace que le fait d'avoir sa tête mise à prix pouvait peut être changer la donne lui traversa l'esprit.
-Voici, Monsieur.
Louis se trouva devant toutes sortes de couvertures, réparties en différents tas.
-Celles-ci sont les plus grandes que nous ayons, commença le marchand en lui présentant la première pile, mais elles sont assez fines. Celles-ci sont épaisses mais sans doute trop petites.
La description continua quelques minutes pendant lesquelles Louis restait aux aguets.
-Et de ce côté, vous avez ces couvertures qui....
-Je vous remercie mais je vais prendre celles-ci, l'interrompit Louis en désignant la septième pile.
-Etes-vous certain? Nous en avons des moins coûteuses qui pourraient...
-Non. Je vous remercie, mais celles-ci ont l'air très bien. Elles font une taille suffisante et vous m'avez dit vous même que c'était la plus grosse épaisseur que vous ayez.
Le marchand ouvrit la bouche pour répondre, mais Louis sortit de sa bourse un certains nombre d'écus et cela suffit pour faire taire l'homme. Louis prit les couvertures et tendit la somme au marchand dont les yeux pétillaient d'avarice. Louis eut la certitude que cet homme n'aurait aucun scrupule à les vendre aux gardes contre une certaine somme d'argent. A ce moment précis, il entendit des cris provenant de la rue. Ses yeux croisèrent brusquement ceux du marchand et il sut qu'effectivement, cela avait été le cas. Il se précipita hors de la cave pour rejoindre Ernest, mais il était trop tard et ils furent encerclés par des gardes armés menaçants et qui parvenaient mal à cacher leur air de triomphe.
Le marchand sortit à son tour de l'échoppe et le chef des gardes s'adressa à lui.
-Où sont les autres?
L'homme eut l'air embarrassé.
-Ils... ils ne sont pas là votre altesse, ils ont du se séparer votre grandeur... répondit-il tout en effectuant de ridicules courbettes.
Le chef sembla réfléchir et il croisa le regard de Louis. Un sourire mauvais s'étira sur ses lèvres.
-Peut importe, nous avons les plus importants, dit-il en glissant son regard de Louis à Henri. Voilà ta récompense manant!
A ces mots, il lança une petit bourse d'écus au marchand qui l'attrapa au vol en se courbant encore plus bas.
-Oh merci mon seigneur, vous êtes trop bons votre grandeur...
Louis le fusilla du regard et le marchand, lorsqu'il croisa son regard sembla vaguement gêné de son geste et préféra s'éclipser en fermant son étale. Les deux sommes qu'il avait empoché ce jour lui permettrait sans aucun doute d'apaiser rapidement sa conscience.
Louis se reconcentra sur les gardes qui les entouraient. Rapidement il analysa la situation et il dut se rendre à l'évidence, il n'avait aucun moyen d'intervenir. Le cheval était resté avec Lothaire et Suzanne et le peu d'armes qu'avait pu dégoter François étaient avec.
Le chef des gardes descendit de sa monture et s'approcha des prisonniers le torse bombé. Louis se demanda si il était à ce point pédant de nature ou si tous les qualificatifs qu'avaient utilisé le marchand avaient joué un rôle dans l'importance qu'il semblait être persuadé d'avoir.
-Alors, alors qu'avons nous là, messieurs? lança-t-il à la cantonade.
Les gardes eurent à l'unisson un rire gras.
-Ne serait-ce pas ce cher Louis de Castille? Traitre à notre royaume!
Louis sentit son sang bouillir. La stupidité humaine semblait avoir trouvé son apothéose en imprégnant cet homme. Il releva la tête.
-C'est Louis de Mésancourt. Et pour toi, manant, cela sera votre altesse!
Le chef des gardes sembla déstabilisé par cet acte de rébellion et ses hommes s'esclaffèrent. Louis avait adopté la posture et le ton que Philippe avait employé autrefois face à lui, face à son frère et que François avait à plusieurs reprises imité plus tard, pour se moquer de son ami alors qu'ils partageaient ensemble un repas ou un moment de détente. Si le moment n'avait pas été si grave, Louis aurait esquissé un sourire aux souvenirs de ces doux moments partagés, mais il ne se laissa pas distraire et continua à fixer le chef des gardes avec toute la haine et toute la noblesse qu'il avait en lui, lui donnant l'impression de n'être qu'un insecte, un vulgaire nuisible dont il faut se débarrasser d'un coup de talon. Le visage du chef se décomposa et Louis eut la fugace pensée que si Philippe avait été là à cet instant, il aurait été très fier de lui.
Le chef des gardes, voyant qu'il perdait le contrôle de la situation et que ses hommes se moquaient de plus en plus ouvertement de lui se ressaisit et attrapa Louis par le menton. Le jeune homme maudit sa petite taille qui lui força à lever les yeux légèrement pour croiser ceux de son rival.
-Aujourd'hui, tu n'es plus rien, susurra le chef, la reine Adélaïde me couvrira de gloire quand je te trainerai à ses pieds et d'ici là, j'aurai plus que le temps de bien m'amuser avec toi. Tu regretteras tes paroles mon mignon.
Louis se dégagea de sa poigne et cracha à ses pieds. Aussitôt, le chef des gardes lui assena un soufflet assez violent qui failli lui faire perdre l'équilibre. Heureusement qu'il ne tenait pas son fils dans ses bras à cet instant. Le chef sembla armer son bras pour un deuxième coup quand le druide s'exclama:
-Il va faire gris!
Louis le regarda un instant, se demandant comment il pouvait se préoccuper du temps, d'autant plus que le ciel était bleu et qu'il n'y avait pas un nuage à la ronde. Sa réflexion provoqua d'ailleurs une certaine hilarité au sein des gardes.
-Ernest, ce n'est vraiment pas le moment. dit Louis, assez exaspéré qui avait acquis la certitude que cette fois ci, le druide avait bel et bien débloqué.
-Taisez-vous tous les deux, vous n'avez pas à parler. reprit le chef des gardes, furieux d'être ignoré dans son heure de gloire.
-Je vous assure qu'il va faire gris, jeune Louis. Il faudra penser à couvrir le visage de votre petit pour ne pas qu'il attrape froid... et en disant cela, il lui remit Henri dans les bras.
-Merci, Ernest, mais voyez vous, pour le moment ce n'est pas ce qui m'inquiète...
-Je vous ai dit de vous taire! intervint le chef des gardes en haussant la voix. Les gardes commençaient à doucement rigoler de l'humiliation publique que vivait leur chef.
D'ailleurs, le druide ne sembla même pas entendre ses paroles.
-Il vous faudra vous aussi vous protéger le visage, jeune Louis. Il ne faudrait pas que vous soyez enrhumé non plus.
Louis resta interloqué un instant. Avait-il définitivement perdu la tête? Les gardes autour de lui riaient maintenant sans retenu face au discours complètement inadéquat du druide et Louis eut la vague impression de ne plus être dans la réalité et de perdre vaguement pied. Tout d'un coup il se sentit plus quel que jamais face à ses ennemis.
-SILENCE! hurla le chef, ramenant le calme au cœur de sa troupe. Le druide se tut et Louis s'abstint de le regarder plus longtemps. Il allait devoir s'en sortir seul. Son cerveau se mit à nouveau en route à toute vitesse. Fier d'avoir retrouvé toute son autorité, le chef des gardes remonta sur son cheval et lança à ses hommes:
-Attachez les et en avant!
A cet instant tout alla si vite que Louis ne comprit pas du tout ce qu'il se passait. Le druide plongea la main dans son sac avec une rapidité qui ferait pâlir d'envie un athlète et jeta au sol une poudre qui rapidement devin un épais nuage de fumée. Louis sentit ses yeux le piquer et sa gorge le brûler lorsqu'il eut un « tilt » dans sa tête.
« Je vous assure qu'il va faire gris, jeune Louis. Il faudra penser à couvrir le visage de votre petit pour ne pas qu'il attrape froid... »
Louis protégea rapidement son fils en lui couvrant le visage dans sa veste et avec sa manche, couvrit son nez et sa bouche. Il avait besoin de ses yeux pour s'orienter. Une main lui agrippa la manche et Louis eut juste le temps de deviner la présence du druide à ses côtés avant que le nuage ne les engloutisse complètement, eux et une grande partie de la ruelle dans laquelle ils étaient. Ils se mirent à s'éloigner le plus rapidement possible compte tenu des possibilités du vieil homme, sous les hurlements du chef des gardes qui ordonnait à ses hommes de ne pas les laisser s'échapper, tout en s'éloignant lui même de la fumée piquante et irritante.
Avant qu'ils ne puissent faire quoique ce soit, Louis et le druide étaient déjà loin et ils retournèrent rapidement au point de rendez vous. Là bas, Lothaire et Suzanne, qui semblaient les attendre depuis un petit moment, sautèrent sur leurs pieds.
-Eh bien que faisiez vous?! Mais vos yeux... que s'est-il passé?
-Pas maintenant Lothaire, répondit Louis d'une voix douloureusement rauque. Il faut partir d'ici immédiatement. Vous avez eu tout ce dont vous aviez besoin?
-Oui et vous?
-Oui. En route!
Sans poser plus de question, ils s'éloignèrent tous le plus vite possible de la ville. Étonnamment, personne ne s'interposa. Toutes les boutiques semblaient fermées et les maisons closes. Ils étaient arrivés dans une grande ville animée et partaient d'une ville fantôme. Il ne faisait plus aucun doute que chacun ici était au courant de l'arrivée des gardes. Et ce sans doute depuis un bon moment.
L'ascension du premier col commença donc légèrement dans la précipitation et ce n'est qu'au bout de plusieurs heures de marches que la fatigue prit le dessus sur la panique et que le petit groupe fit une pause. La hauteur leur apportait l'avantage non négligeable de pouvoir anticiper l'arrivée d'une troupe. La petite vallée dans laquelle ils s'arrêtèrent était encore verte et le temps à peine frais. Mais ils pouvaient déjà apercevoir les cimes enneigées et l'hiver approchait à grand pas, leur promettant des températures bien en dessous de ce dont ils avaient l'habitude. Ils profitèrent du repas pour faire le point sur les évènements de la matinée et laissèrent même un petit temps aux garçons pour dormir un peu pendant la digestion.
La discussion fut animée autour du débat sur la nécessité de s'approcher des petits villages des montagnes ou de les éviter. Suzanne était inquiète car de nombreuses rumeurs couraient sur ces peuples considérés comme barbares et violents. Ernest jugeait ces racontars sans fondement, Lothaire soutenait son épouse et Louis qui n'était pas du coin avait abandonné la discussion pour plonger dans la contemplation de son fils, un petit sourire scotché sur ses lèvres.
-Louis... Louis!
Au bout de quelques appels de son ami, le jeune homme sursauta.
-Oui?!
-Tu n'as pas écouté un traître mot de ce que nous venons de dire n'est-ce pas? demanda Lothaire amusé.
Louis eut la décence de rougir et s'excusa platement.
-Ce n'est pas grave! Nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord. Il y a beaucoup de rumeurs qui courent sur les habitants des montagnes mais nous n'arrivons à savoir quelle est la part de réalité et quelle est la part de fiction. Et comme chacun reste sur ses positions, tu pourrais peut être nous départager?..
-Il n'y a aucune raison d'avoir peur, intervint le druide, personne n'a réellement dit un jour que ces peuples là étaient plus violents que les autres....
-C'est parce que personne n'en est jamais revenu vivant! s'exclama Suzanne. Et c'est bien pour ça qu'il faut les éviter à tout prix. Je vous rappelle à tous que nous avons deux petits garçons avec nous et je n'ai pas l'intention de faire courir le moindre risque à mon fils!
-Penses-tu que cela soit mon intention? demanda Louis.
Suzanne se calma aussitôt et rougit face à la demande de l'homme qui restait pour elle, son souverain.
-Non, Louis, je sais bien que tu tiens à protéger ton fils autant que nous. Je dis juste que cela m'inquiète beaucoup et que jusque là nous nous en sommes très bien sortis sans nous mêler à la population. Ce matin nous a bien montré que nous ne pouvions nous fier à personne, même à une telle distance du royaume. Alors ne me demandez pas de faire confiance à des gens qui vivent reclus au fin fond de la montagne et que personne ne voit jamais.
Louis resta pensif un instant avant de reprendre la parole.
-Je pense que nous devrions essayer de continuer notre route comme nous l'avons fait jusqu'alors, c'est à dire en évitant le plus possible les lieux habités. Même ici, en pleine montagne. Mais je crois aussi qu'en cas d'ennui, notre chance de survie est bien plus réduite ici, si nous sommes complètement isolés. J'ai la chance de porter un deuxième enfant Suzanne. Je ne veux pas risquer de le perdre parce que je me serais entêté à m'éloigner de toute trace de vie humaine...
Suzanne et Lothaire hochèrent la tête doucement.
-Je vous propose que nous empruntions le chemin habituel et que nous traversions les villages. Nous ne nous arrêterons dans ceux ci qu'en cas de problème, mais au moins, nous saurons que nous avons toujours cette possibilité de repli... Qu'en pensez-vous?
Chacun hocha la tête et la discussion fut close. Mais rapidement, une troupe de garde fut en vue en contrebas et ils durent se préparer à reprendre la route.
-Je pensais vraiment qu'ils arrêteraient les poursuites en nous voyant passer par les montagnes. La récompense pour notre capture doit être très élevée... remarqua Louis.
-Ou bien ce sont les menaces en cas d'échec qui sont terrifiantes, repris Lothaire.
-Sans doute aussi, oui...
-Allez, en route, ne trainons pas.
Les enfants, toujours endormis, furent délicatement récupérés par leurs parents et blottis dans le refuge de leur bras pour finir leur sieste alors que la marche repris son cours.
Les jours passèrent mais rapidement, les problèmes s'accumulèrent. En effet, la troupe avait à présent atteint les hauts sommets et les températures et les chutes de neige étaient plus que difficiles à supporter. Le blizzard était quasi permanent et empêchait de voir devant soit, obligeant les amis à marche à la file indienne, s'accrochant les uns aux autres pour ne pas se perdre. Les nuits étaient courtes et glaciales, heureusement, le paysage escarpé qui leur posait tant de difficultés la journée se révélait regorger de grottes ou de contrebas qui protégeait un minimum du vent et du froid. Malgré cela l'avancement était nettement plus lent que ce qu'ils avaient prévu et la nourriture diminuait rapidement. Un matin, le petit Hector, qui toussait depuis plusieurs jours, ne parvint pas à se réveiller. Suzanne se mit à hurler en secouant le corps de son fils et elle fut aussitôt écartée par son époux et leur ami pendant que le druide se penchait sur le petit garçon.
-Il respire, il est vivant. Mais nous ne pouvons pas continuer dans ces conditions! Il faut le faire soigner rapidement.
-Savez vous à combien de temps est le prochain village? demanda Louis.
-Non, répondit Lothaire, les villages des montagnes ne sont pas répertoriées sur les cartes.
-Alors on fait demi tour! Ce matin nous sommes passés pas loin d'un petit village, si nous nous dépêchons, nous pouvons y être avant la nuit!
Le départ fut immédiat et la route ne fut jamais aussi rapide que ce matin là, où exceptionnellement, pas un souffle de vent ne venait perturber le paysage. Et malgré l'urgence de la situation, chacun fut stupéfait de constater la beauté des lieux. Une épaisse couverture blanche recouvrait la totalité des environs, sans que rien ne vienne troubler l'aspect uni du sol et du ciel qui semblaient se rejoindre à l'horizon. Le silence des lieux qui contrastait étrangement avec la puissance des tempêtes qu'ils essuyaient depuis des jours apparaissait comme un présage de paix et de survie. Bien plus rapidement qu'ils ne l'avaient pensé, ils atteignirent les premières habitations aux alentours de midi et sans plus hésiter, Suzanne, qui serait son fils contre elle, se mit à frapper à la porte et à crier à l'aide jusqu'à ce que du bruit à l'intérieur se fasse entendre.
La porte fut ouverte brutalement, laissant place à un homme, bien plus grand et plus épais que n'importe lequel des voyageurs, qui brandissait une longue lame tranchante devant lui. Très vite une petite foule se concentra autour de la maison et toutes les personnes présentes avaient une arme pointée sur le groupe d'amis. L'homme massif sortit de la maison et s'avança vers la jeune femme, l'arme toujours pointée devant lui, faisant reculer le groupe au centre de ce qui semblait être une sorte d'allée principale et les enfermant ainsi dans le cercle des habitants. Lothaire fit passer Suzanne derrière lui, se retrouvant ainsi exposé à la lame. L'homme n'avança pas plus et après ce qui sembla être une longue inspection, prit la parole d'une voix grave.
-Qui êtes vous et que voulez-vous?
Lothaire s'apprêtât à prendre la parole, mais Suzanne ne lui en laissa pas le temps et s'imposa d'elle même face à l'homme, tendant Hector à bout de bras.
-Je vous en prie aidez nous! Nous sommes des voyageurs, nous ne devions faire que passer, mais mon fils est malade, il a besoin de soins, je vous en supplie, sauvez mon enfant.
L'homme ne répondit rien mais finit par ranger son arme et s'approcha de Suzanne et lui prit Hector des mains. Lothaire voulut alors s'interposer, mais Louis lui attrapa la manche. Les autres villageois, eux, avaient encore toutes leurs armes pointées dans leur direction. Étonnamment, l'homme qui aurait pu facilement écraser la tête du petit garçon d'une seule main fut très délicat dans la manipulation du petit corps et dégagea les couvertures qui l'entouraient pour tâter légèrement sa tête et son cou. Puis il releva les yeux vers eux.
-Suivez moi.
Sans attendre de réaction, il retourna à l'intérieure de la maison, emportant avec lui Hector. Suzanne se précipita à sa suite, Lothaire en fit autant et Louis et le druide suivirent, tout en jetant des coups d'œil peu rassurés au reste de la population. Une fois à l'intérieur, la douceur du foyer les enveloppa avec une telle rapidité que les couches de vêtements furent rapidement retirées. L'homme leur indiqua vaguement les fauteuils tandis qu'il était penché sur Hector et ils s'y assirent tous dans le plus grand silence. Louis berçait Henri dans ses bras qui ne tarda pas à s'endormir et le jeune homme, qui sentit toute l'adrénaline retomber d'un seul coup en même temps que le feu de cheminée réchauffait son corps glissa à son tour dans un délicieux sommeil réparateur.
Lorsqu'il se réveilla, il tenait toujours son fils dans les bras, mais avait été allongé sur une sorte de natte dans une pièce différente de celle où il s'était endormi. Il profita de ce moment de calme pour câliner son petit garçon avec qui il n'avait pas partagé de tendre moment depuis bien trop longtemps à son goût. Puis il se redressa légèrement et constata qu'il n'était pas seul. A côté de sa couche, se trouvait celle de Suzanne qui semblait dormir profondément et un peu plus loin, assis dans un fauteuil en bois, Lothaire berçait Hector qui avait retrouvé une respiration normale. Les deux hommes échangèrent un petit sourire.
-Tu devrais te reposer, tu as l'air épuisé... chuchota Louis.
-Je sais... je n'ose pas le laisser, j'ai... j'ai peur qu'il s'arrête de respirer...
Louis eut un sourire douloureux et se leva pour rejoindre son ami.
-Laisse le moi et va rejoindre ta femme, vous avez besoin de reprendre des forces tous deux.
Lothaire laissa échapper un petit rire.
-Suzanne était tellement sur le dos de cet homme qu'il a finit par lui servir du thé. Vu la vitesse à laquelle elle s'est endormie après ça, je crois qu'il n'y avais pas que du thé dedans... Mais ce n'est pas plus mal, elle en avait besoin et puis elle le gênait... Il a fait un travail formidable avec Hector... je lui dois la vie de mon fils...
-Je comprends. Allez, va te coucher. Je te promets que je reste près de toi et qu'au moindre problème, je te réveille.
-D'accord, répondit Lothaire, soulagé de pouvoir récupérer à son tour des longues semaines qui s'étaient écoulées.
Louis prit Hector dans ses bras et alors que son ami s'endormait comme une souche auprès de son épouse, il s'installa à nouveau près d'Henri, qui s'était rendormi, et déposa Hector à ses côtés. Ainsi positionné, il pouvait veiller sur les deux petits hommes qui remplissaient sa vie. Distraitement, il laissa courir ses doigts sur son ventre, peut être que cette fois ci, il aurait une fille... Sa gorge se serra un instant en réalisant que Philippe ne connaitrait jamais cet enfant. Il était mort sans même savoir qu'il allait être père à nouveau. Il en aurait été tellement heureux... Louis s'autorisa quelques larmes, mais repris rapidement le contrôle de ses émotions pour ne pas se laisser engloutir dans ses mauvaises pensées. Il n'avait consacré que peu de temps à son futur enfant depuis qu'il s'était levé ce matin là avec l'intime conviction qu'il portait la vie à nouveau. Il ne savait pas pourquoi mais il avait sentit chacun de ses grossesses au plus profond de lui même avant même les premiers symptômes. Heureusement, celle ci ne lui posait pas de problème, il aurait eut bien du mal à fuir ses assaillants si les nausées ou les douleurs abdominales l'avaient assaillies de l'aube au coucher du soleil.
Finalement, après un temps indéfini, Suzanne puis Lothaire et enfin les enfants se réveillèrent. Ils profitèrent tous de cet instant de répit pour retrouver les doux moments qu'ils partageaient ensemble au château, à jouer avec les enfants, les câliner, plaisanter entre eux. Puis Henri vint se planter devant Louis et posa ses petits poings sur ses hanches.
-Papa! A faim, moi!
Ce à quoi Hector hocha abondamment la tête sous les rires des adultes.
Ils se levèrent et retournèrent dans la pièce principale où le feu de cheminée brulait toujours. La pièce était vide et personne ne savait trop où se diriger quand une porte à l'opposé de celle où ils étaient rentrés s'ouvrit et laissa place à un jeune homme brun et au regard pétillant de vie, suivit d'un autre, un peu plus grand et surtout plus ténébreux.
-Oh vous êtes réveillés! fit le premier. C'est très bien! Je me présente, je suis Arion et voici Elyann, vous êtes ici chez mon père. Je vous en prie installez vous, nous pensions que vous pourriez avoir faim, nous vous avons apporté à manger.
Les yeux des deux garçons pétillèrent en voyant les différents plats se poser sur la table et ils furent les premiers assis, provoquant un rire général. Tout le monde s'installa et Arion, qui avait oublié un plat se releva pour aller le chercher. A son retour, Louis constata un léger arrondi au niveau de son ventre. Suivant son regard, Arion rougit légèrement et posa une main dessus.
-C'est assez récent... c'est étonnant que vous l'ayez remarqué...
Louis lui rendit son sourire mais aussitôt, Elyann attrapa Arion et le colla contre son torse, posant ses mains sur son ventre en fusillant Louis du regard. Puis il lui tourna la tête et attrapa voracement ses lèvres. Le message était clair, chasse gardée! Louis eut un petit rire amusé et il eut beau affirmer qu'Arion ne risquait rien de sa part, Elyann ne s'éloigna pas une seule fois de son compagnon. Cette situation semblait beaucoup amuser le premier concerné qui n'hésitait pas à jouer un peu de la situation pour taquiner celui qui était le père de son enfant. Louis se dit que Philippe aurait été très bien capable d'avoir ce même genre de réaction avec lui. Le reste du dîner se passa très bien, Arion, intarissable bavard n'en finissait plus de parler de tout et de rien, sous les yeux protecteurs d'Elyann qui avait du dire deux mots depuis le début.
Puis, peu de temps après avoir fini le repas, l'homme qui avait soigné Hector revint à l'intérieur de la maison en compagnie du druide qui semblait d'être fait un nouvel ami. Il avait les bras remplis de toutes sortes de plantes et passa un long moment à s'extasier sur la richesse florale que les montagnes cachaient et ce qu'il pourrait en faire. Plusieurs autres hommes les accompagnait. Arion souffla à Louis qu'ils représentaient les membres du conseil du village et que pendant leur repos, ils avaient fait une réunion d'urgence pour décider de ce qu'il adviendrait d'eux. Louis eut un frisson désagréable à ces paroles. Il n'était pas sûr que cela soit bon pour leurs affaires. Le père d'Arion prit la parole.
-Je suis Erhun, chef de ce village. Nous avons besoin de savoir si nous pouvons vous traiter en ennemi ou en ami. Pour cela, vous devez nous dire les raisons qui vous poussent à traverser les cols en plein hiver.
Les jeunes gens se regardèrent un petit moment puis Louis prit la parole.
-Nous vous l'avons dit à notre arrivée. Nous sommes juste des voyageurs et....
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'un couteau vint se planter entre ses mains qu'il avait posé sur la table.
-Encore un mensonge et vous perdez l'usage de votre main, jeune homme. reprit Erhun, comme s'il annonçait la météo. Tous les villages de la montagne sont en contact régulier et beaucoup d'entre eux nous ont parlé de vous. Ils nous ont dit également que vous n'étiez pas seuls et suivis de près par des soldats.
Louis interrogea ses amis du regard, mais n'y lut que l'indécision. Puis ses yeux tombèrent sur Arion, blottit dans les bras de son compagnon, qui lui sourit doucement, comme une invitation à se confier.
Alors Louis raconta leur histoire depuis le début. Son mariage arrangé, la place volée à Adélaïde, sa vie à Mésancourt, le complot auquel ils avaient du faire face, le décès de son époux, la fuite, la découverte de sa nouvelle grossesse, les évènements à Rakjav, le trajet difficile à travers les montagnes, la maladie d'Hector...
-Voilà, vous savez tout, finit Louis d'une petite voix, les yeux baissés sur le bois de la table, abimé à certains endroits.
Erhun resta silencieux un instant puis se leva accompagné des autres hommes.
-Nous allons nous retirer pour délibérer, nous reviendrons vous voir après.
Une fois sortis, Arion posa sa main sur celle de Louis et Elyann ne fit rien pour l'en empêcher. Un long silence s'abattit ans la pièce. Personne n'osa le troubler jusqu'au retour des hommes du conseil.
-Il a été décidé que vous ne pouviez pas affronter la montagne par ce temps et cela va aller en empirant. Nous avons donc conclu que soit nous devons vous livrer aux soldats, soit vous devez rester parmi nous jusqu'au printemps.
Louis déglutit mais posa quand même la question.
-Et qu'avez vous choisi?
Le sourire que lui fit Erhun lui fit penser à celui d'un enfant. Un enfant barbu, massif et avec des mains de la taille d'une bûche, mais un enfant tout de même... et qui s'apprêtait à jouer un très vilain tour! Et Louis eut presque pitié pour les soldats qui arrivaient.
En effet, deux jours plus tard, les soldats étaient aux portes du village et ordonnèrent la fouille de chaque maison. Louis était caché avec Lothaire dans une armoire et Suzanne dans une commode, chacun une arme à la ceinture, prête à être dégainée, tandis que le druide avait été envoyé avec les garçons dans un coin d'étable, un peu plus isolé. Les jeunes hommes avaient tenté de pousser Suzanne à partir avec eux, mais celle-ci s'y était opposée farouchement.
-Si ces hommes veulent s'en prendre à mon bébé, ils tâteront de ma lame! Et essayez seulement de m'en empêcher!
Ni Louis, ni Lothaire ne fut suffisamment stupide ou courageux pour le tenter. Les habitants furent expulsés le temps des fouilles. Erhun réussi à obtenir une exception pour son fils qui portait un enfant. Ou plutôt il l'imposa et quand le chef des gardes voulut l'en empêcher, le regard d'Erhun le foudroya sur place et il finit par balbutier exceptionnellement et par sa grand bonté, il acceptait. Arion se retrouva donc dans la même pièce que les trois fuyards, allongé sur une natte, feuilletant un livre ancien lorsqu'un garde entra dans la maison. Il commença à fouiller chaque recoin, n'hésitant pas à renverser les meubles et vider leur contenu. Lorsqu'Arion voulut lui demander de ménager ses efforts pour au moins lui permettre de récupérer ses biens en un seul morceau, le garde l'attrapa assez rudement par le bras et l'approcha de lui! A ce moment là, Elyann, qui avait attendu son moment, pénétra dans la pièce et fusilla du regard le garde qui relâcha aussitôt Arion.
-Étiez-vous en train de malmener mon époux? demanda Elyann d'une voix posée mais dangereuse.
-Non... absolument pas...je...
-Alors vous tentiez de le séduire peut être? Reprit le brun avec une sorte de grondement dans la voix.
-Mais non voyons, pas du tout! bafouilla le garde.
-Oh parce que vous êtes trop bien pour lui, c'est cela?! La voix d'Elyann était de moins en moins maîtrisée et il se rapprochait du garde qui commençait doucement mais sûrement à perdre ses moyens.
-Non, absolument pas, il est très charmant, je...
-ALORS IL VOUS PLAIT!!! hurla Elyann en se précipitant vers le garde. MAIS RETENEZ MOI, JE VAIS LE TUER!!!
Heureusement, Arion s'interposa rapidement et le garde, à deux doigts de mouiller son uniforme se dirigea vers la porte à toute vitesse en longeant les murs.
-Eh bien, il n'y a rien ici, je vous laisse, bonne fin de journée...
Et il disparu en claquant la porte. Aussitôt, la fureur d'Elyann fondit comme neige au soleil et il prit doucement Arion dans ses bras avec un petit sourire carnassier.
-Ma prestation était-elle suffisamment convaincante?
Arion ronronna contre son torse.
-Tu étais parfait... et tu sais que tu me plais beaucoup quand tu joues à l'homme jaloux?! demanda-t-il d'une voix sensuelle.
-Il t'a tout de même touché! grogna Elyann en enfouissant sa tête dans son cou.
-Il en a à peine eu le temps, tu es arrivé au bon moment!
-Il aurait pu te faire du mal, répliqua tout de même Elyann en caressant doucement le ventre de son compagnon.
-Elyann, je vais bien, le bébé aussi. Tu as été parfait et nos invités sont saufs. Détends-toi.
Ce dernier acquiesça doucement et embrassa son époux tendrement. Dans leur placard, Louis et Lothaire échangèrent un regard amusé. Jamais ils n'oublieraient la tête du garde face à la colère feinte d'Elyann. La troupe de garde fut à nouveau bredouille, comme à chaque village qu'elle traversait depuis l'ascension de la montagne. Le soldats étaient épuisés et plus du quart de la troupe avait été décimée depuis le début de la poursuite. Si l'ancien roi Louis et ses amis avaient pris le temps de s'organiser un minimum pour cette aventure, la troupe, qui ne s'attendait pas à devoir continuer les recherches jusque dans des contrées si reculées n'avait sur le dos que leur maigre équipement adapté au climat de Mésancourt. Et si les villageois de la côte avaient tous contribué à la capture des fugitifs grâce à la forte somme de récompense, les villageois des montagnes, eux, n'avaient que faire de l'argent et vivaient en autarcie et ils n'appréciaient visiblement pas d'être dérangés pour des affaires dont ils n'avaient que faire. Pourtant le général des armées avait aperçu dans l'une des habitations un petit gilet d'enfant et il était certain d'y avoir vu le sceau royal, juste au coin de l'encolure. Ses yeux étaient allés du gilet au chef du village puis étaient revenus sur le gilet. Enfin il sortit de la maison et donna l'ordre de sonner la retraite. Un capitaine de division vint lui demander la raison de ce changement d'idée.
-Nous ne pouvons pas rentrer général. Les ordres de la reine Adélaïde sont clairs, nous devons poursuivre les fugitifs jusqu'à ce que nous les attrapions ou que nous puissions ramener leur cadavre.
Le général serra les dents. Ce capitaine était un homme stupide et avide de richesse et de gloire. Cet imbécile avait encore les yeux rouges de son échec à Rakjav. Il avait eu une information capitale sur la présence des fugitifs et sa soif de pouvoir avait tout fait rater. Le général ne savait pas ce que le druide avait utilisé pour leur défense, mais cela était drôlement efficace et il s'était réjoui secrètement de voir le capitaine souffrir pendant des jours et des jours de cette poudre inconnue.
-Capitaine, regardez autour de vous. Le quart de nos hommes sont morts dans cette quête. Ceux qui restent sont gelés, fatigués et morts de faim. Jamais ils ne passeront l'hiver si nous persistons dans cette voie. Dois-je vous rappeler combien d'amputation notre médecin a-t-il déjà effectué?
-Ces gens sont morts ou blessés pour le royaume. Leur famille en sera honorée.
-Allez le dire à leur mère capitaine. En attendant, nous faisons demi-tour, nous rentrons à Rakjav et nous reviendront dès les premiers signes du printemps. De toutes manières, les fuyards, si ils ne sont pas déjà à l'abri, vont eux aussi devoir s'arrêter pour l'hiver.
-La reine Adélaïde a expressément demandé...
-Ici, capitaine, vous êtes sous mes ordres et je prends la responsabilité de cette action. Si nous persistons, nous n'en retirerons rien. Nous serons bien plus efficaces lorsque nos hommes seront reposés et près à affronter les montagnes. En route!
-Sachez général que la reine se verra informée de votre désobéissance.
Le général se pencha vers le capitaine et ses yeux le foudroyèrent sur place.
-Faites ce que bon vous semble, en attendant, rappelez vos hommes. Nous rentrons.
Le capitaine se retint d'ajouter quoique ce soit. Il savourerait sa vengeance lorsque la reine serait informée. Il s'éloigna et commença à rassembler ses troupes. Le général leva les yeux et tomba sur un jeune homme qui, si il avait bien compris était le fils du chef. Celui-ci était dans les bras d'un autre homme et tous les deux avaient suivi toute la scène. Le général s'approcha d'eux et souffla doucement.
-Dites au roi Louis que dès les premiers rayons du soleil du printemps, il devra fuir. Les soldats reviendront dès que le passage aura une infime chance d'être dégagé...
-Vous risquez gros, général... répondit le jeune homme avec un regard triste.
-Ma vocation n'est pas d'assassiner des innocents, mais de protéger mon Royaume. Je pense agir dans cette optique, la neige est un bon prétexte. N'oubliez pas, dès les premiers rayons!
Puis il s'éloigna et le détachement de l'armée de Mésancourt s'éloigna des montagnes. Le général fut exécuté pour trahison, le capitaine fut promu commandant.
Les semaines s'écoulèrent doucement au fin fond de la montagne, au rythme des chutes de neige et des fortes rafales. Les quelques mois passés là haut furent comme un arrêt du temps pour les amis qui purent enfin se reposer un peu et commencer leur deuil. Les premiers jours furent remplis d'un grand vide. Il n'y avait plus de raison de fuite et les heures semblaient s'étirer le plus possible, entrainant Louis et Lothaire dans une spirale de douleur assez difficile à supporter. Les pertes de leur proches revenaient tels des boomerangs et le contre coup était sévère. Mais encore une fois, ce fut la vie qui l'emporta. Accompagnés des cris de joie des deux garçons, qui s'étaient fait de nouveaux amis et qui découvraient avec ravissement ce que la neige pouvait offrir comme jeux, les jeunes gens réapprirent à sourire doucement. Louis et Arion, qui partageaient des grossesses très rapprochées furent rapidement complices, contemplant leur ventre s'arrondir en symbiose et Elyann, après avoir comprit que son amant ne risquait rien, fut un hôte charmant et attentionné. Ernest, quant à lui, découvrait jour après jour de nouvelles plantes et partageait avec Erhun divers recettes qui allait de la cuisine aux décoctions médicinales en passant par les potions de guerre, comme celle utilisée à Rakjav.
Peu à peu, alors que chacun adoptait cette nouvelle vie, rythmée de feux de cheminées, de repas de fêtes et d'enseignements des métiers montagnards aux citadins, l'hiver laissa place aux premiers jours agréables et la neige commença à fondre. C'est avec le cœur lourd que les bagages furent préparés et que les adieux furent fait. Erhun leur avait indiqué un raccourci qui leur faisait gagner quelques jours et ils atteignirent la ville de Peronne, un des plus grands ports du monde. Là, il y avait peu de risque que quelqu'un les reconnaisse. Louis n'avait jamais un si grand nombre d'habitants réunis en une seule ville et pourtant il avait été à la tête de deux royaumes, sans compter les marins et les voyageurs qui chaque jour, arrivaient et repartaient. Là, ils purent revendre à bon prix tout ce dont ils n'avaient plus besoin ainsi que quelques plantes et décoctions du druide. Ces ventes renflouèrent leurs bourses et leur permirent d'acheter leur place à bord d'un navire qui remonterait le long fleuve de Pansor et les déposerait aux portes de la Castille.
La nuit fut passée dans une petite auberge adjacente au fleuve et Louis eut du mal à trouver le sommeil, il frémissait d'impatience à l'idée de retrouver la terre de ses ancêtres et sa famille. Il était heureux de pouvoir présenter son fils à son père et à son frère.
Le lendemain, ils embarquèrent sur un petit navire marchand s'installèrent dans des petites cabines prévues à cet effet. La traversée dura quelques jours et la mer fut calme. Les garçons s'émerveillaient de voir des poissons qui accompagnaient le bateau pendant que Louis rendait ses tripes dans les cuvettes prévues à cet effet. Si il n'avait habituellement pas le mal de mer, il semblait que ça ne soit pas le cas de l'enfant qu'il portait. C'est donc avec un grand soulagement qu'il posa les pieds sur la terre ferme.
Ils prirent la route mais rapidement, ils découvrirent un paysage de désolation. La végétation avait était calcinée, la population semblait avoir fui et au fur et à mesure qu'ils avançaient, les dégâts se faisaient plus considérables encore. Ils purent même distinguer des corps gisants dans les bas-côtés. Alors qu'ils s'apprêtaient à rentrer dans la capitale, un groupe de jeunes cagoulés leur firent barrage, les menaçants avec leurs armes. Souhaitant éviter le conflit, le groupe suivit sans résistance. Et Louis fut surpris de constater qu'ils se dirigeaient vers son ancien château. Une fois à l'intérieur, ils furent réunis dans la grande salle qui avait été transformée en quartier général des opérations. Un homme cagoulé s'écarta du groupe et sortit de la pièce pour revenir un peu plus tard, accompagné de celui qui semblait être leur chef. Louis eut un hoquet de stupeur.
-JEAN!
Le monarque écarquilla légèrement les yeux en entendant son nom crié et s'approcha du groupe.
-Qui... LOUIS?!
Les armes furent aussitôt baissées et les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Rapidement quelques larmes firent leur apparition.
-Mais enfin que fais-tu là? On m'a dit... je te croyais mort!
-Non, je vais bien! Ca va, je te promets!
-Oui... oui je vois ça! Ajouta Jean en baissant les yeux sur le ventre gonflé de son petit frère.
Louis rougit et se tourna vers ses amis.
-Viens avec moi, il faut que je te présente mes amis.
Les retrouvailles furent émouvantes pour les deux hommes et Jean fut ravi de rencontrer les personnes chère au cœur de son frère. Lorsqu'il fut devant Henri, ses yeux pétillèrent de joie.
-Bon sang, comme il te ressemble, souffla-t-il.
Louis acquiesça doucement, un sourire aux lèvres. Mais rapidement le sujet devint plus grave.
-Que s'est-il passé Jean? Pourquoi sommes-nous en guerre?
La mâchoire de l'aîné se contracta.
-Tout est allé très vite... nous avons reçu un avis de déclaration de guerre de la part du royaume de Mésancourt en même temps que nous avons appris ta mort et celle de ton époux... Sous pretexte fallacieux que vous auriez conspiré avec leur ennemi... je n'ai pas les détails, tu penses bien qu'ils se sont abstenus de tout commentaire. Nous avons envoyé trois diplomates pour tenter d'éclaircir la situation et si possible d'apaiser les tensions, mais seulement un d'entre eux revint, avec les têtes de ses compagnons de route pour réponse. Le mois suivant, les troupes de Mésancourt pénétraient la Castille.
Louis était horrifié à l'entente de ces paroles. Adélaïde voulait donc à ce point se venger de lui? Au point de détruire tout ce qui avait pu compter de près ou de loin à ses yeux. Une vague de haine déferla dans ses veines.
-Mais... et nos alliés?
-L'attaque fut si rapide et si inattendue que personne n'a rien pu faire. En quelques mois, les trois quarts du territoire sont tombé entre leur mains... c'est un miracle que nous ayons tenu aussi longtemps.. je ne pense pas que nous pourrons faire face encore très longtemps.
Un lourd silence s'installa dans le petit salon dans lequel ils s'étaient installés. Mais Jean repris la parole d'une voix enjouée.
-Mais tu es vivant Louis et rien que pour cette raison, cela valait la peine de se battre jusqu'à aujourd'hui...
-Quel gâchis... Cette femme est le diable en personne...
-Elle ne semble pa avoir de limite... Je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais elle t'en veut drôlement! lança Jean d'un ton faussement amusé.
-Elle est... elle était amoureuse de Philippe. Ou du trône... peut être les deux, qui sait. Quoiqu'il en soit, elle n'a pas supporté de ce faire voler la place... et elle m'en fait payer le prix depuis...
-Je suis désolé pour ton époux, petit frère. Notre rencontre n'a pas été des plus... cordiales, mais tu m'as montré par tes lettres qu'il avait su se racheter par la suite. Et si j'en crois ce que je vois en te voyant avec ton enfant et un deuxième en route, je ne peux que te croire... j'aurais aimé pouvoir faire table rase avec lui...
Louis lui rendit un petit sourire. Mais Jean ne lui laissa pas le temps de répondre.
-Tu dois partir, Louis.
-Comment? Mais pourquoi? Je suis chez moi ici!
-Je sais petit frère, ici tu seras chez toi plus que partout ailleurs. Mais je te l'ai dit, nous allons perdre cette guerre... très bientôt! Si tes amis de Mésancourt t'ont poussé à t'enfuir, ce sont pour des raisons tout à fait valables. C'est pour ces mêmes raisons que je te demande de partir. En sauvant ta vie, tu préserves les héritiers de Mésancourt, mais aussi ceux de la Castille. Fais le pour moi Louis. Pour que ma mort ne soit pas veine.
-Quoi, mais que dis-tu?!
-Je n'ai pas l'intention de me rendre Louis. Et je n'ai pas l'intention d'être un prisonnier que ton Adélaïde de malheur pourra exhiber au yeux de tous pour marquer sa victoire et sa domination. Je ne leur donnerai pas cette joie. Si je dois mourir, ce sera pour mon royaume... comme notre père avant moi.
Louis baissa la tête. Il avait bien évidemment deviné que son père été décédé. Non seulement parce que jean portait la couronne de souverain mais aussi et surtout parce que si son père n'avait pas déboulé dans la salle principale dans les cinq minutes après son arrivée pour le serrer dans les bras, cela ne pouvait être que pour cette raison. Néanmoins, il ne put s'empêcher de verser une larme.
-Comment... que lui ait-il arrivé?
-Les premiers combats ont été les plus sanglants. Nous n'étions pas préparés, les villageois se faisaient massacrer, violer, torturer. Père n'a pas supporter et a monté une première armée d'urgence et est parti avec eux. D'après le peu de survivant, cela a été un véritable massacre. Ils n'ont pas eu une seule chance de ne serait-ce qu'effrayer un peu les soldats qui leur faisaient face. Seuls une cinquantaine d'hommes sont revenus parmi les milliers envoyés, tous plus traumatisés les uns que les autres. Père n'en faisait pas partis... Il semblerait que les consignes de cette Reine de pacotille soient claires. Aucune pitié, aucun survivant...
Louis hocha doucement la tête et ravala un sanglot.
-Je suppose que si je te demande de venir avec moi, tu n'en feras qu'à ta tête?
Jean sourit doucement et serra son frère dans ses bras.
-J'ai été plus qu'heureux de te revoir petit frère. Te voir en bonne santé et avec une chance d'avenir me permettra de mourir serein. Mais je ne compte pas faciliter la tache à cette garce. Je me battrai jusqu'à ce que je ne tienne plus debout. Vous passerez la nuit au château. Demain, vous partirez, je vais faire affréter un navire. Il est assez petit et très maniable. Ils vous emmènera à bon port. Adélaïde contrôle la plupart de nos terres mais cette petite idiote ne doit pas y connaître grand chose à la guerre car elle a laissé nos fleuves libres.
Les discussions finirent tard dans la nuit, les deux frères voulant profiter un maximum du temps passé ensemble avant une nouvelle déchirure. Et au petit matin, ils se dirent adieu sur un petit ponton de bois, les larmes aux yeux. Jean avait confié à Louis un certain nombre d'objets de valeur de la famille De Castille pour éviter qu'ils ne tombent en de mauvaises mains et le chargement était donc bien plus importants qu'à leur arrivée. Il lui avait également remis une forte somme, qui, selon Jean, lui serait bien plus utile qu'à lui.
Jean leur avait conseillé de suivre l'est pour se rendre en Orianda. Ce pays n'avait pas d'accord quelconque avec la Castille, mais il n'en avait pas non plus avec Mésancourt. Il était suffisamment neutre pour ne pas les reconnaître, ou, même dans le cas ou ils seraient reconnus, ne pas les dénoncer et surtout, son armée était suffisamment puissante pour faire réfléchir à deux fois avant de tenter une attaque. Si ils n'étaient pas arrêtés en cours de route, jamais personne ne saurait que le véritable roi de Mésancourt et ses deux héritiers s'étaient réfugié là bas. Louis serra un long moment son frère contre lui avant de monter à bord et l'ancre fut relevée. Jean regarda son neveu, son frère et ses amis s'éloigner doucement de la rive, priant pour qu'il ne leur arrive rien. Ce fut leur dernière rencontre. Le roi Jean de Castille périt quelques jour plus tard lors de l'assaut de son château. Les biens furent distribués au vainqueurs, la Castille fut rayée de la carte.
Et voilà, nous sommes à la fin de la 2ème partie de Royale destinée. Il restera deux parties, mais comme je vous l'ai déjà dit, je fais un petit break de cette histoire. Je ne fais que ça depuis mars et je commence à saturer sérieusement (je pense que ça s'est vu dans les derniers chapitres... pardon pour ça aussi...). J'ai besoin de prendre un peu de recul avant d'y revenir et surtout, j'ai mes autres fictions qui attendent sagement que je veuille bien m'occuper d'elles... et elles m'ont manqué. Ainsi que de nouveaux projets qui bouillonnent dans ma p'tite tête!
Je vous dis à bientôt et n'hésitez pas à me donner votre avis!
Bisous!
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